Après 10 ans d’une vie professionnelle oscillant entre le commerce et l’agriculture, Romain Chemin a décidé de s’installer, à Allaire (56). Son projet : se différencier par une culture peu commune, le houblon, tout en assurant l’assise financière de la ferme grâce au maraîchage bio.

Ce matin-là, les immenses pieux de 7 mètres de haut viennent caresser délicatement les derniers nuages bas. Les poteaux forment un quadrillage au cordeau. Ils sont reliés en leur sommet par des fils de fer barbelé. De ces fils descendent des fils tuteurs vont servir de support au houblon et sur lesquels la liane va venir s’entortiller. Romain évolue avec passion dans ce dédale de fils et de lianes.

Lorsqu’il s’est installé, en octobre 2017, Romain Chemin avait en tête de cultiver une plante peu commune, de se démarquer. Après quelques tests à petite échelle chez lui, il décide de se lancer sur la culture du houblon. « Je suis passionné par le végétal et je voulais faire quelque choses qui sorte de l’ordinaire, une culture sur laquelle il y avait des choses à apprendre. Avec un peu de réflexion, je me suis dit que pour faire une filière brassicole bio complète en Bretagne, il manquait un ingrédient, le houblon ». En effet, en Bretagne, l’association De la Terre à la bière, qui regroupe des producteurs bio et des brasseurs, pérennise depuis les années 2000 une filière brassicole bio bretonne, mais ne trouve pas à se fournir en houblon bio local. Depuis quelques mois, l’arrivée de néo-houblonniers dans l’Ouest, comme Romain, change la donne. Romain est allé visiter les principaux bassins de production en Alsace, dans le Nord de la France et en Allemagne, pour voir, comprendre, s’inspirer.

Une école de patience
Le houblon est une école de patience. Cette plante pérenne met en effet trois ans pour arriver à maturité. « En première année, j’ai compté zéro dans mon plan d’entreprise. Je vais récolter 50 à 100 kilos, mais mieux vaut ne rien compter. En année 2, la plante va être entre 30 et 40 % des capacités pour arriver à 100% en troisième année », explique le néo-houblonnier.

Romain a déjà implanté 1 hectare de houblon, et va en réimplanter 1,5 hectare cet automne. Afin de sécuriser son système et d’avoir de la trésorerie, Romain a mis en place un atelier maraîchage en parallèle de l’atelier houblon. « C’est ma première année, et il y a beaucoup de choses à construire. Sur la partie maraîchage, j’ai décidé d’être peu diversifié, de faire du volume. Je ne fais pas de légumes d’été, car il y a déjà beaucoup de maraîchers qui en font dans le secteur. Je fais patate, oignons, choux, courges, épinard, mâche… et je vends tout via un grossiste et à la GMS ». La clé, c’est la gestion du temps. L’hiver est consacré aux légumes, et de mars à septembre, Romain se concentre sur le houblon.

Les rosiers de mamie
Sur son hectare de houblon, Romain a implanté dix variétés différentes. Il les a choisi en concertation avec les brasseurs, et après une étude de marché soigneuse. « Il ne faut pas se louper et être un peu visionnaire sur le marché de la bière ». Surtout, pour ces néo-houblonniers bio, comme Romain, qui ont tout à apprendre.

Le plus important, selon Romain ? Partir d’un plant sain. Beaucoup d’amateurs s’échangent des plants pas toujours sains, ce qui peut apporter des maladies et décimer une production rapidement. « Il faut acheter des plants certifiés sans maladie, avec un certificat phytosanitaire sain. J’ai acheté mes plants en Angleterre, car une entreprise est capable de nous fournir des plants sains et qu’en termes de climat c’est assez proche de la Bretagne ».

Le travail du houblon s’assimile ensuite pour beaucoup à celui de la vigne. Une fois planté, il faut faire la mise au fil, qui consiste à enrouler les lianes autour du fil pour qu’elles puissent monter jusqu’à 6 ou 7 mètres de haut. Ensuite, c’est beaucoup d’observation, aller chaque jour observer sa houblonnière, pour prévenir des maladies et ravageur, comme le mildiou et les pucerons. « En Allemagne, des rosiers sont implantés à proximité des houblonnières et servent d’indicateurs de maladie précoce. Les maladies du houblon lui sont spécifiques, donc il faut être très vigilant. Pour l’instant il n’y a que les vieux rosiers de ma grand-mère sur la ferme, mais je pense que je vais tester la technique », rigole sérieusement Romain.

Avec une récolte par an, Romain n’a pas le droit à l’erreur. Outre la qualité des plants, la gestion de l’enherbement au pied est primordial. « Il y a deux écoles. Soit tu laisses l’enherbement au pied, ça te garde un sol très frais, ce qui peut être bien en zone séchante. Mais ça garde aussi l’humidité, sachant que les départs de maladies se font quasi exclusivement au pied. Soit on désherbe. J’ai choisi de désherber, et je butte mes plants également ».

L’homme ou la machine ?
A l’automne, la plante va se mettre en dormance. Elle va se réveiller, à la mi-mars, aux premières chaleurs. « Là, il faut nettoyer le champ. On va ensuite débutter, tailler les plants et nettoyer l’échafaudage par le haut, pour prévenir des éventuelles maladies qui peuvent rester confinées dans les nœuds. Puis amendements et travail du sol. Le houblon aime bien un sol aéré ». Romain compte environ 500 heures de travail par hectare/an. Certaines activités sont particulièrement chronophages. « Quand tu mets tes fils tuteurs, tu gardes trois lianes par plant, car ce sont les lianes les plus vigoureuses qui vont te donner ta production. Il y a 2500 plants par hectares, ce qui fait 5000 ficelles par hectare, ça ne se fait pas en une journée. »

La récolte va également être gourmande en temps. Sur une très petite surface, elle va être manuelle. A partir d’une certaine surface, la mécanisation va devenir incontournable. « Pour récolter une liane manuellement, tu mets une demie-heure. Si on compte 7500 lianes/ha… Sois tu as des très bons copains, sois tu as une machine.» Romain insiste sur le matériel nécessaire à la culture et à la récolte du houblon. Un matériel spécifique, qu’il est allé cherché jusqu’en Pologne. « Il te faut un tracteur spécifique, étroit ou vigneron, l’équipement qui va avec des largeurs de travail spécifique. En cas de traitement contre le mildiou, pour pulvériser à 7 m de hauteur, il faut de préférence avoir un asperseur », estime Romain. C’est grâce au réseau qu’il a tissé, notamment en Alsace, que Romain a pu dénicher du matériel d’occase. Il estime l’investissement à 100 000 €/hectare.

Houblonnier-brasseur, une relation primordiale
Une fois récolté, le houblon doit être trié et séché. La trieuse fonctionne comme une moissonneuse batteuse pour houblon. La liane passe dans les rouleaux, qui séparent les cônes de la liane et des feuilles. Les cônes sortent d’un côté, les feuilles et la liane de l’autre. « Il y a toujours un peu de tri à faire à la sortie des cônes pour que les brasseurs aient le produit le plus propre possible, le moins de résidus. C’est pour ça qu’il faut toujours une à deux personnes en sortie de machine à trier ».

Les cônes de houblon doivent ensuite être séchés pendant 6 heures à 60 degrés, et ainsi passer de 88 à 13% d’humidité. « Si tu laisses de l’humidité dans le cône, ça pourri, et ça fait un houblon invendable. Et si le produit est trop sec, il devient cassant et friable. Les brasseurs n’aiment pas ça. C’est pour ça que c’est bien d’aller voir les Alsaciens. Ils ont le nez et l’œil, ils savent quand le houblon est bon à conditionner. On a beaucoup à apprendre là-dessus ».

Une fois trié et séché, Romain conditionne son houblon sous vide en sachet et le stock à 5°C à l’abri de la lumière. Pour être plus en accord avec les besoins des brasseurs, Romain travaille avec d’autres houblonniers à la mise en place d’une unité de pelletisation. Un investissement de 25000 €. « On est tous néo-houblonnier, on a tout intérêt à s’entraider plutôt qu’à se tirer dans les pattes », avance Romain. Tous font parties de l’association Houblon de France (créée pour et par des néo-houblonniers). Ces questions seront aussi étudiées avec l’association De la Terre à la Bière. « L’idée c’est de contribuer et pérenniser la filière brassicole bio bretonne. Quand j’ai fait mon étude de marché, plusieurs m’ont suivi dans mon projet, dans nos projets puisqu’on est plusieurs sur la partie Ouest. Ils nous suivent, ils peuvent nous guider sur nos choix de variétés. Il veulent travailler avec nous mais à condition qu’on ait une offre pellets. La relation houblonnier-brasseur, c’est primordial. Donc on construit les choses ensemble. »

Par ailleurs, avant de vendre du houblon en direct aux brasseurs, une certification de la production par France AgriMer est nécessaire, comme pour un céréalier. L’association houblon de France travaille à faciliter cette certification. Avec ces néo-houblonniers, la filière brassicole bio bretonne a trouvé le chaînon manquant.

Antoine Besnard
Rédacteur en chef de Symbiose

 

Romain sera présent au Cabaret des savoir-paysan, jeudi 27 septembre, à 11h

Retrouvez le programme complet ici : http://www.salonbio.fr/cabaret-paysan