Depuis près de 20 ans, Stéphane Rozé est engagé dans le réseau GAB-FRAB au niveau départemental et régional. A l’occasion du salon La Terre est Notre Métier, nous revenons avec lui sur le travail mené par le réseau et les défis qui l’attendent.

Tu t’es installé en 1996, puis tu as passé la ferme en bio en 1997, quelles étaient tes motivations à l’époque?
Je me suis installé en 1996 avec mon frère sur la ferme familiale. On était sur un système herbe déjà très avancé. Notre volonté, c’était de se passer des produits chimiques d’une manière globale, et à partir de là, sortir de notre ferme des produits comestibles, qui ne contiennent pas d’élément perturbateur pour l’organisme humain. Et puis après, le respect de l’environnement. La Terre, l’eau, l’air, ce sont les éléments fondamentaux.

Comment es-tu venu à t’engager à Agrobio 35 ?
Ca devait être en 1999. Lors de l’AG, Josic Prioul, m’a dit : « Stéphane, ça serait bien que tu te présentes au CA d’Agrobio 35, parce qu’on a besoin de monde ». Et c’est parti comme ça. Aujourd’hui, je fais partie des vieux d’Agrobio 35. Avec mon frère, on a organisé notre système de manière à avoir du temps disponible pour pouvoir suivre des dossiers extérieurs. Outre le fait que ça nous intéresse, je pense que c’est fondamental de donner du temps et ça me plaît. C’est la poursuite directe de notre métier de paysan de faire en sorte que les idées qu’on véhicule au niveau de la ferme on puisse collectivement les relayer, parce qu’à plusieurs, on est quand même beaucoup plus fort.

Ton engagement sur le long terme te permet aussi d’avoir un recul sur le travail du réseau GAB-FRAB. Comment analyses-tu son évolution?
Les GAB bretons et la FRAB ont véritablement accompagné et permis le développement de la bio en région. Ce qui est intéressant, c’est que le réseau est monté en puissance au fur et à mesure que la bio s’est développée. Quand je suis devenu administrateur, on avait embauché pas mal de jeunes, qui ont grandi, évolué avec le réseau. Au début, on avait de techniciens très polyvalents, qui touchaient à tout. La montée en puissance du réseau s’est accompagnée d’une certaine spécialisation, qui a permis aux salariés de bien percevoir les choses, d’être à la pointe des infos, d’apporter toujours un conseil pertinent aux paysans. Il y a eu un travail énorme de fait sur les conversions, qui a permis de faire réellement prendre conscience aux paysans ce qu’était le passage à la bio, ce qu’on pouvait apporter, comment faire évoluer son système, tant sur le plan technique que philosophique. Ca nous a permis de rater peu de conversion. Ce travail a fait de nous un acteur incontournable sur toutes les questions liées à l’agriculture biologique.

Aujourd’hui, la bio fait face à ce qu’on appelle un changement d’échelle. Comment une organisation de producteurs peut s’organiser dans ce contexte ?
Il y a une lame de fond. La consommation augmente de 15 et 20 %. On voit que c’est une filière qui progresse vite, qui intéresse la grande distribution, dont le but est de satisfaire les consommateurs et de récupérer les royalties, en mettant en place des structures de production qui sortent du volume. L’exemple le plus flagrant, ce sont les ateliers 24000 poules qui sont une catastrophe pour la filière pondeuses, et pour la reconnaissance de la bio. Le travail du réseau, c’est de faire évoluer la bio à son rythme, sans vouloir tout bouffer. Il faut faire en sorte qu’on évolue en restant dans l’esprit de la bio, cela passe avant tout par un travail sur le cahier des charges, qui vise à le renforcer, et non pas l’assouplir. Et puis, il faut continuer de convertir encore des paysans à la bio. Si ça manque de produits bio à un moment, ça veut dire qu’il faut convertir des terres, ça ne veut pas dire qu’il faut produire à outrance sur des petites surfaces ou du hors sol.

Mais comment concrètement, des producteurs, même organisés, peuvent contrer des mastodontes de la grande distribution ?
On a constitué nos filières. On les maîtrise et on les organise. Et, il faut qu’on fasse tout pour ne pas en être dépossédés. Qu’on puisse s’y investir, les maîtriser jusqu’au bout, et qu’on ne retombe pas dans le schéma conventionnel où on nous dit : « vous produisez, vous ne vous occupez pas du reste. Nous, on va transformer et on va vendre ». Non ! Il faut qu’on ait un droit de regard sur les volumes, les prix, et l’organisation de la filière, en concertation avec les transformateurs et les distributeurs. Il faut qu’on soit partie prenante et pas qu’on s’en remette à eux. Il faut qu’on construise, qu’on continue à étayer et à solidifier nos filières en étant véritablement acteur principal de la chose.

« C’est fondamental de donner du temps, et ça me plaît. »

Ca veut dire qu’il faut mobiliser encore plus de producteurs bio?
Il faut qu’on implique les producteurs et qu’on les responsabilise dans leur boulot, dans les Organisation de producteurs et Organisation Économiques de Producteurs Bio (OEPB), et qu’ils se soucient du devenir de leur production, qu’ils soient acteurs de la commercialisation de leurs produits. Au niveau des Greniers Bio d’Armorique, on y arrive bien. Avec la coop qui est en train de se constituer, on travaille dans cet esprit là. Il faut avancer de concert avec les autres coopératives, les magasins spécialisés et travailler avec les acteurs qui ont le souci de la rémunération du producteur. Parallèlement à ça, on a aussi les OEPB qu’il faut renforcer et faire vivre impérativement. Alors, c’est vrai, ce n’est pas facile, c’est du temps non rémunéré, mais il finit par payer.

Il y a aussi un important travail à mener pour augmenter le nombre de producteurs bio?
Il y a un travail très important à mener sur les écoles, les centres de formation, qui est notamment fait à travers le salon La Terre est Notre Métier. Ce boulot va être d’autant plus important, que quand on s’attaque au dossier installation-transmission, si le volet transmission est garni, le volet installation a déjà beaucoup mois de prétendants. Nous devons montrer l’intérêt du métier d’agriculteur bio, du paysan-producteur de lait, car il y a énormément d’enjeu sur cette production. Si on veut pouvoir transmettre nos fermes aujourd’hui et demain, il y un ejenjeu fort de montrer et mettre en place des systèmes qui soient vivables, et ne pas se contenter d’un SMIC. Parce qu’il ne faut pas rêver ! Les jeunes qui arrivent, ce n’est pas notre génération ou celle d’avant, où être paysans c’est un état de fait qui englobe notre vie. Aujourd’hui, il y a des jeunes qui veulent s’installer, mais avoir une vie à côté. Donc, ça veut dire qu’il faut des moyens sur les fermes pour pouvoir embaucher de la main d’œuvre, pour pouvoir être remplacé, pour pouvoir être accompagné, dégager du temps pour d’autrÉes activités… Pour ça, il faut un réseau fort, structuré, organisé, avec des paysans qui s’engagent, avec des conseils d’administration dynamiques. Et là, c’est super, parce qu’on voit des jeunes arriver.

Il faut aussi aller chercher les agriculteurs conventionnels ?
On a en effet un travail fort a mener auprès des conventionnels, des voisins, parce qu’ils sont un certain nombre à se poser des questions sur la conversion. Une visite d’info gratuite par un technicien spécialisé, c’est complètement adapté. Sur une demie-journée, le technicien va apporter une expertise sur la ferme qui permet au producteur d’avoir des indicateurs et une base de travail pour faire converger les choses vers l’évolution de son système en bio. C’est la reconnaissance du réseau qu’on a aujourd’hui. Et ça fait plaisir, quand tu vois des gens qui viennent vers nous pour notre expertise technique.

On en revient à l’engagement des producteurs .
Il faut dans nos réseaux des engagements au niveau local, régional, mais il y a un travail hyper important au niveau national. On a un réseau qui fonctionne très bien et c’est sa force, parce que les choses partent de la base. C’est super dans le sens où ça permet d’impliquer des gens. Par contre, il faut aussi un dévouement important pour aller à la FNAB porter les dossiers. La reconnaissance du réseau au niveau national a été acquise par l’intermédiaire de la FNAB, qui a fait un boulot extraordinaire par rapport à ça. C’est cette articulation entre les département, la région et le national qui fait que notre réseau est connu et reconnu. Et il faut qu’on continue et qu’on soit exemplaire, à la fois sur nos fermes et à la fois dans nos postures d’administrateurs.
Des événements comme le Salon La Terre est Notre Métier permettent justement d’affirmer cette cohésion ?
Le salon est un super moment pour le réseau parce qu’il y a une forte mobilisation des paysans, localement, et plus largement. C’est cette mobilisation qui fait de cet événement une réussite, une devanture qui montre l’ensemble du travail réalisé par le réseau et sa pertinence sur le terrain. La première édition a été une belle réussite. A ce moment-là, on nous a regardé un peu par-dessus la haie. Finalement, les gens se sont dits, on aurait dû y être.

Propos recueillis par Antoine Besnard, rédacteur en chef de Symbiose.
Photo : Matthieu Chanel